Crime organisé, travail forcé et « Driver Inc. » : l’Alliance canadienne du camionnage réclame une intervention urgente d’Ottawa

L’Alliance canadienne du camionnage (CTA) sonne de nouveau l’alarme sur l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement canadienne. À la lumière de nouveaux renseignements concernant le crime organisé transnational, l’exploitation de travailleurs et l’utilisation du transport routier pour le trafic de stupéfiants, l’organisation demande au gouvernement fédéral de faire du camionnage une priorité dans ses consultations sur la sécurité et le travail forcé.
La Canadian Trucking Alliance estime que les problèmes qui frappent actuellement l’industrie ne peuvent plus être traités séparément. Selon elle, les transporteurs « caméléons », le stratagème « Driver Inc. », l’exploitation de travailleurs étrangers, les failles dans certains programmes d’immigration et l’infiltration du transport commercial par le crime organisé représentent désormais un même enjeu de sécurité économique et nationale.
La CTA réclame un plan fédéral beaucoup plus musclé
Dans une déclaration publiée le 7 août 2026, la CTA affirme que de nouveaux renseignements mis en lumière par Global News renforcent les préoccupations exprimées depuis plusieurs années par l’industrie.
Pour Greg Arndt, président du conseil de la CTA, les transporteurs respectueux des lois font face à une situation devenue intenable.
Selon la CTA, le gouvernement fédéral doit profiter des consultations actuellement en cours concernant la sécurité des chaînes d’approvisionnement et le travail forcé pour mettre en place une stratégie nationale visant spécifiquement le camionnage.
L’objectif serait de passer d’un système principalement réactif à une approche préventive permettant d’identifier les entreprises, propriétaires et conducteurs présentant des risques avant qu’ils puissent exploiter les failles du système.
Le crime organisé utilise les camions comme outil logistique
Les inquiétudes de l’industrie ne sont pas uniquement théoriques.
Le 7 juillet dernier, le département américain de la Justice annonçait une vaste opération internationale baptisée Operation Hard Ball, menée contre trois organisations criminelles transnationales liées à l’Inde.
Au total, 37 personnes ont été accusées dans trois actes d’accusation et 24 arrestations ont été annoncées aux États-Unis, au Canada et en Europe. Les accusations concernent notamment le trafic de stupéfiants, l’extorsion, des meurtres, des enlèvements et différentes activités criminelles internationales. Les accusations n’ont pas toutes été prouvées devant les tribunaux.
Le camionnage occupe une place importante dans certaines des allégations américaines.
Dans le dossier concernant le réseau de Lawrence Bishnoi, les autorités affirment notamment qu’une cargaison de 49 kg de cocaïne interceptée en Californie en novembre 2024 devait être transportée vers le Canada à bord de semi-remorques longue distance.
Un autre dossier vise un réseau qui aurait transporté et distribué des centaines de kilogrammes de cocaïne et de méthamphétamine chaque semaine entre les États-Unis et le Canada. Selon l’acte d’accusation, les drogues étaient notamment dissimulées dans des camions longue distance avant leur acheminement vers la frontière canado-américaine. Les procureurs américains allèguent 430,1 kg de cocaïne expédiés entre juillet 2023 et novembre 2024 dans ce volet de l’enquête.
Des organisations criminelles transnationales sous surveillance
Les autorités américaines ont décrit Operation Hard Ball comme le résultat d’une enquête de plusieurs années portant sur des syndicats criminels impliqués dans le trafic international de stupéfiants, l’extorsion et des actes de violence.
La GRC a participé aux enquêtes avec le FBI, la police de Los Angeles, U.S. Customs and Border Protection et plusieurs autres partenaires internationaux.
Global News a également rapporté à plusieurs reprises les activités attribuées au réseau Bishnoi au Canada, notamment dans des dossiers d’extorsion et de violence.
Pour la CTA, ces événements démontrent à quel point les vulnérabilités du transport commercial peuvent devenir intéressantes pour des organisations criminelles disposant de réseaux internationaux.
Immigration et recrutement de travailleurs : une autre vulnérabilité
La CTA établit également un lien entre la sécurité de la chaîne d’approvisionnement et l’exploitation de certains nouveaux arrivants ou travailleurs étrangers.
L’organisation soutient que des réseaux peuvent profiter de personnes vulnérables cherchant à travailler et éventuellement à obtenir un statut permanent au Canada.
Dans un mémoire antérieur, la CTA expliquait avoir reçu des informations faisant état de réseaux impliquant notamment des consultants en immigration, des écoles de conduite, des agences de placement et des employeurs du camionnage.
Selon ce document, certains travailleurs pourraient se retrouver fortement endettés après avoir payé différentes sommes liées au processus d’immigration et d’emploi. La CTA rapporte des montants pouvant atteindre 40 000 $ à 80 000 $ dans certains cas, créant une dépendance économique susceptible d’exposer les travailleurs à des salaires insuffisants ou à de mauvaises conditions de travail.
« Driver Inc. » au cœur des préoccupations
La CTA remet également le modèle controversé Driver Inc. au centre du débat.
Le principe consiste à traiter comme entreprise indépendante un conducteur qui, dans les faits, exerce un travail ressemblant fortement à celui d’un salarié, notamment lorsqu’il conduit l’équipement appartenant au transporteur.
Cette pratique est différente du véritable modèle de propriétaire-exploitant, où le camionneur possède ou exploite réellement son propre équipement et assume les risques liés à son entreprise.
La CTA dénonce depuis plusieurs années les entreprises qui utiliseraient cette structure pour réduire leurs obligations fiscales et sociales. Elle demande une application plus rigoureuse des règles fédérales.
Mais l’organisation va maintenant plus loin : elle considère que les abus associés à certains modèles d’emploi peuvent également créer un environnement favorable à la coercition et à l’exploitation de travailleurs vulnérables.
Les « chameleon carriers » dans la mire
Autre problème soulevé : les transporteurs caméléons, ou chameleon carriers.
Le phénomène consiste essentiellement à fermer une entreprise faisant face à des problèmes réglementaires, de sécurité ou de conformité, puis à poursuivre les activités sous une nouvelle identité corporative.
La CTA estime que ce mécanisme permet à certains exploitants problématiques de contourner les conséquences de leurs infractions et de revenir rapidement sur le marché.
Pour les transporteurs conformes, la situation crée également une concurrence déloyale : une entreprise qui investit dans la sécurité, paie correctement ses employés et respecte ses obligations fiscales doit rivaliser avec des entreprises qui réduisent artificiellement leurs coûts en contournant les règles.
La CTA veut vérifier les entreprises avant leur accès aux programmes d’immigration
L’une des propositions centrales de la CTA serait d’empêcher les entreprises non conformes d’utiliser les programmes d’immigration et de travailleurs étrangers.
L’Alliance souhaite que seules les entreprises de camionnage vérifiées par le gouvernement et pleinement conformes puissent participer à ces programmes.
Cette approche pourrait permettre d’empêcher des entreprises prédatrices d’utiliser l’immigration comme moyen d’obtenir une main-d’œuvre particulièrement vulnérable.
La CTA veut également que les mécanismes de vérification des flottes, des propriétaires et des chauffeurs soient modernisés afin de mieux détecter les liens potentiels avec le crime organisé et le travail forcé.
Des contrôles renforcés à la frontière Canada–États-Unis
Le deuxième grand volet concerne la frontière.
La CTA considère que les principes déjà utilisés dans certains programmes de sécurité commerciale devraient être adaptés aux nouvelles réalités du crime organisé transnational.
Les entreprises, leurs propriétaires et potentiellement les chauffeurs participant au commerce transfrontalier pourraient faire l’objet de vérifications renforcées.
L’objectif serait double : faciliter le passage des transporteurs reconnus comme fiables tout en compliquant considérablement l’accès au réseau commercial pour les entreprises opaques ou problématiques.
Le camionnage devient un enjeu de sécurité nationale
Cette évolution du discours est importante.
Pendant longtemps, plusieurs enjeux comme Driver Inc., les transporteurs caméléons, la fraude fiscale, la sécurité routière, l’immigration et le trafic de stupéfiants ont été abordés séparément.
La CTA demande maintenant au gouvernement de les considérer comme différentes facettes d’une même vulnérabilité.
Un camion et une remorque peuvent transporter plusieurs dizaines de milliers de livres de marchandises et traverser quotidiennement des frontières internationales. Une entreprise criminelle capable d’obtenir ou de contrôler une telle capacité logistique dispose donc d’un outil extrêmement puissant.
Operation Hard Ball illustre concrètement ce risque : les autorités américaines allèguent que des réseaux criminels internationaux ont effectivement utilisé des semi-remorques longue distance dans leurs opérations de trafic de stupéfiants.
Les transporteurs conformes veulent aussi protéger leur compétitivité
Pour l’industrie légitime, l’enjeu dépasse toutefois la sécurité nationale.
Chaque entreprise qui contourne les règles peut obtenir un avantage économique sur celles qui respectent leurs obligations.
Une entreprise utilisant de faux travailleurs autonomes, sous-payant ses conducteurs ou évitant certaines contributions peut afficher des coûts d’exploitation artificiellement bas.
À grande échelle, cette situation peut exercer une pression à la baisse sur les taux de transport et rendre plus difficile la concurrence pour les transporteurs conformes.
C’est pourquoi la CTA parle depuis plusieurs années de la nécessité de rétablir un « level playing field », soit des règles du jeu équitables pour l’ensemble de l’industrie.
Les prochains mois pourraient être déterminants
La CTA considère les consultations fédérales de l’été 2026 et les prochaines discussions entourant la révision de l’ACEUM/CUSMA comme une occasion importante de revoir les mécanismes de contrôle de la chaîne d’approvisionnement.
L’organisation veut notamment que le gouvernement combine davantage les informations liées à la sécurité des transporteurs, à leur structure de propriété, aux programmes d’immigration, aux pratiques de travail et aux activités transfrontalières.
Pour l’industrie canadienne du camionnage, le message adressé à Ottawa est donc clair : les failles exploitées par les transporteurs non conformes peuvent également être exploitées par des organisations criminelles beaucoup plus dangereuses.
Et avec les révélations et opérations policières des derniers mois, la pression pour agir risque de continuer à augmenter.



