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Après un accident mortel au Manitoba, l’Alberta ferme Conquer Transportation et intensifie sa lutte contre les « transporteurs caméléons »

  • il y a 20 heures
  • 6 min de lecture

Une entreprise de camionnage impliquée dans un accident mortel au Manitoba vient d’être mise hors service par l’Alberta, dans un dossier qui remet une fois de plus en lumière les failles dans la surveillance des transporteurs qui exercent leurs activités dans plusieurs provinces canadiennes.


Le gouvernement de l’Alberta a confirmé avoir pris des mesures contre Conquer Transportation Inc., après qu’une enquête eut conclu à une non-conformité volontaire et persistante présentant, selon la province, un risque sérieux et continu pour le public.


L’entreprise avait auparavant perdu son certificat de sécurité au Manitoba avant de poursuivre ses activités sous un nom légèrement différent en Alberta.


Cette affaire devient ainsi un exemple concret du phénomène des « chameleon carriers », ou « transporteurs caméléons » : des entreprises qui tentent d’échapper aux autorités en changeant notamment de nom, de structure corporative ou de juridiction.


Un accident mortel à Brandon déclenche une nouvelle intervention


Le dossier a pris une dimension particulièrement grave à la suite d’une collision survenue le 27 mai 2026 à Brandon, au Manitoba.


Selon les informations rendues publiques par les autorités et rapportées dans les médias, un camion semi-remorque circulant vers le nord sur la route 110 aurait omis de s’immobiliser à un panneau d’arrêt avant d’entrer en collision avec un VUS circulant sur Richmond Avenue East.


Une femme de 49 ans a perdu la vie.


Le conducteur du camion, Brijpal Panwar, 35 ans, a été accusé de conduite dangereuse causant la mort. Il est important de préciser que cette accusation n’a pas encore été prouvée devant un tribunal et que le conducteur bénéficie de la présomption d’innocence.


Après l’accident, les autorités ont également entrepris l’examen des registres d’heures de service du conducteur.


Conquer avait déjà perdu son certificat au Manitoba


C’est l’historique du transporteur qui soulève maintenant d’importantes questions.


Conquer Transportation n’était pas inconnue des autorités manitobaines.


L’entreprise avait auparavant exercé ses activités sous le nom de Conquer Transport Inc.


En novembre 2021, le Manitoba avait révoqué son certificat d’aptitude à la sécurité en raison de problèmes persistants liés à ses opérations sécuritaires et de non-conformités aux lois et règlements applicables aux transporteurs routiers.


Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là.


Le Manitoba aurait constaté dès février 2022 que l’entreprise continuait d’exercer ses activités dans la province en utilisant un certificat de sécurité et des immatriculations provenant de l’Alberta.


Entre-temps, son nom avait légèrement changé : Conquer Transport Inc. était devenue Conquer Transportation Inc.


La société Conquer Transportation Inc. avait d’ailleurs été constituée en Alberta le 12 novembre 2021, selon les données publiques du registre corporatif albertain.


Cette chronologie alimente aujourd’hui les inquiétudes entourant les entreprises qui peuvent poursuivre leurs activités en changeant de juridiction ou de structure après avoir été sanctionnées ailleurs au Canada.


L’Alberta ferme maintenant l’entreprise


À la suite de l’accident de Brandon, l’Alberta a lancé une enquête sur Conquer Transportation.


Selon le ministre albertain des Transports et des Corridors économiques, Devin Dreeshen, cette enquête a révélé une non-conformité volontaire et persistante représentant un risque sérieux et continu pour la sécurité publique.


Les autorités ont également déterminé que le transporteur avait recours à des pratiques associées aux « chameleon carriers » afin d’éviter certaines mesures de conformité et d’application de la réglementation.


L’Alberta a imposé 16 500 $ en pénalités administratives et abaissé la cote de sécurité du transporteur à « Unsatisfactory », ce qui a eu pour effet de mettre immédiatement fin à ses activités.


20 entreprises de camionnage fermées en Alberta


Le cas de Conquer Transportation s’inscrit dans une opération beaucoup plus vaste menée par l’Alberta.


Depuis octobre, le gouvernement provincial affirme avoir retiré 20 transporteurs jugés non sécuritaires de ses routes.


Et le phénomène des transporteurs caméléons représente une part importante du problème.


Selon les données dévoilées par l’Alberta, 13 des 20 entreprises fermées étaient considérées comme des « chameleon carriers ».


Ces entreprises peuvent notamment tenter d’échapper à leur historique réglementaire en :


  • modifiant leur nom;

  • créant une nouvelle société;

  • déplaçant leurs activités vers une autre province;

  • utilisant une nouvelle identité corporative afin de contourner certaines mesures d’application.


L’Alberta indique également avoir imposé 443 pénalités administratives depuis octobre dans le cadre de ses efforts de conformité visant le transport commercial.


Six transporteurs auraient par ailleurs été retirés de l’International Registration Plan (IRP) au cours de la dernière année après avoir fourni de fausses informations ou mal représenté leur juridiction d’attache.


La province affirme également avoir empêché 40 transporteurs soupçonnés d’être des entreprises caméléons d’obtenir un certificat de sécurité grâce à une vérification plus approfondie de leurs documents.


Un problème qui dépasse largement l’Alberta


Le dossier Conquer Transportation expose surtout une difficulté fondamentale du système canadien : le camionnage est interprovincial, mais une grande partie de la surveillance des transporteurs demeure provinciale.


Une entreprise peut transporter des marchandises sur des milliers de kilomètres et traverser plusieurs provinces alors que son dossier de sécurité et les mesures administratives prises contre elle ne sont pas nécessairement centralisés dans un système national unique permettant une intervention immédiate.


C’est précisément le genre de faille que les transporteurs caméléons peuvent tenter d’exploiter.


Le gouvernement du Manitoba s’est donc montré favorable à l’intervention de l’Alberta.


La ministre manitobaine des Transports, Lisa Naylor, a également souligné l’importance d’une meilleure collaboration entre les provinces et territoires, rappelant que la sécurité routière ne s’arrête pas aux frontières provinciales.


Vers une base de données nationale des transporteurs?


Une partie de la solution pourrait venir d’une meilleure circulation de l’information à travers le Canada.


Le Conseil canadien des administrateurs en transport motorisé (CCATM) travaille sur le développement d’une base de données nationale visant notamment à réduire les possibilités pour les transporteurs problématiques d’exploiter les différences entre les systèmes provinciaux.


Devin Dreeshen affirme que l’Alberta poursuit sa collaboration avec Ottawa ainsi qu’avec les autres provinces et territoires afin de renforcer l’application de la réglementation entre les différentes juridictions.


L’objectif est relativement simple : lorsqu’une entreprise accumule de graves infractions ou perd son droit d’exploitation dans une province, cette information devrait pouvoir être rapidement accessible aux autorités ailleurs au pays.


Le phénomène des « chameleon carriers » sous pression


Depuis plusieurs années, les transporteurs caméléons préoccupent de plus en plus les gouvernements et l’industrie canadienne du camionnage.


Le problème ne concerne pas seulement la concurrence entre transporteurs.


Une entreprise qui peut repartir sous une nouvelle identité après avoir accumulé des infractions importantes risque de rendre moins efficaces les mécanismes conçus précisément pour retirer les transporteurs dangereux de la route.


Pour les entreprises conformes, la situation soulève également une question d’équité.


Les transporteurs qui investissent dans l’entretien de leurs véhicules, la formation, les assurances, la conformité réglementaire et la gestion des heures de service doivent compétitionner avec des entreprises qui peuvent chercher à réduire leurs coûts en contournant certaines obligations.


L’Alberta veut renforcer ses interventions


La lutte contre les transporteurs caméléons fait maintenant officiellement partie des priorités de l’Alberta en matière de sécurité des véhicules commerciaux.


Dans son plan gouvernemental 2026-2029, la province identifie notamment les chameleon carriers et les transporteurs utilisant des chauffeurs mal classifiés parmi les enjeux ciblés par ses efforts de surveillance et d’application de la réglementation.


Le gouvernement albertain a d’ailleurs publié le 6 août une nouvelle mise à jour sur le renforcement de la sécurité routière et des mesures d’application dans le secteur du transport commercial.


Un dossier qui pourrait accélérer les changements au Canada


L’affaire Conquer Transportation risque maintenant de devenir un cas important dans le débat entourant la surveillance nationale des entreprises de camionnage.


Une entreprise perd son certificat de sécurité au Manitoba en 2021. Une société portant un nom légèrement différent apparaît en Alberta. Quelques années plus tard, un de ses camions est impliqué dans une collision mortelle au Manitoba. L’Alberta enquête finalement sur le transporteur et lui retire son droit d’exploitation.


Pour les gouvernements, l’industrie et les camionneurs professionnels, la question dépasse donc largement une seule entreprise.


Comment empêcher un transporteur jugé non sécuritaire dans une province de simplement recommencer ses activités ailleurs au Canada?


Avec 13 transporteurs caméléons parmi les 20 entreprises récemment mises hors service en Alberta, les autorités semblent désormais considérer le phénomène comme un problème systémique plutôt que comme une série de cas isolés.


La création d’un système national permettant aux provinces de partager rapidement les dossiers de sécurité, les sanctions et les liens entre différentes entreprises pourrait devenir l’une des principales réponses réglementaires à ce problème.


Pour l’industrie canadienne du camionnage, le dossier Conquer Transportation constitue surtout un nouveau rappel : la sécurité et la conformité d’un transporteur ne devraient pas repartir à zéro simplement parce qu’une frontière provinciale a été franchie ou qu’un nom d’entreprise a été modifié.

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