Driver Inc. : Stephen Laskowski sonne l’alarme et réclame une offensive nationale
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Alors que la pression s’intensifie contre le phénomène « Driver Inc. » au Canada, le président de Canadian Trucking Alliance et de la Ontario Trucking Association, Stephen Laskowski, publie un éditorial percutant sur la lutte menée depuis plus d’une décennie contre les pratiques illégales dans l’industrie du camionnage. Dans ce texte, il revient sur les différentes batailles menées par l’industrie afin de contrer la non-conformité, la mauvaise classification des chauffeurs, l’évasion fiscale et les risques liés à la sécurité routière.
Selon lui, l’année 2026 pourrait représenter un véritable point tournant dans ce dossier, alors que plusieurs gouvernements et organismes semblent désormais prêts à intensifier leurs interventions.
Voici l’intégral de l’éditorial de Stephen Laskowski
ÉDITORIAL : De la route parcourue à celle qui nous attend : le combat contre Driver Inc.
Par Stephen Laskowski
Il existe un vieil axiome intemporel qui dit : « Si vous connaissez votre ennemi et que vous vous connaissez vous-même, vous n’avez pas à craindre le résultat de cent batailles. »
Depuis plus d’une décennie, à titre de président de l’Ontario Trucking Association (OTA) et de l’Alliance canadienne du camionnage (CTA), j’ai observé comment nos deux conseils d’administration ont intégré ce principe directeur et l’ont appliqué de façon constante dans leur travail.
La lutte contre l’escalade de l’illégalité dans notre industrie a été longue et éprouvante. Nous avons traversé des périodes où l’ampleur du phénomène Driver Inc. et la protection politique accordée par certains élus donnaient l’impression qu’aucun progrès n’était possible. Pourtant, j’ai toujours rappelé à nos équipes cette célèbre phrase attribuée à Napoléon : « Impossible est un mot que l’on ne trouve que dans le dictionnaire des fous. »
Nos conseils ont compris que, même si nous n’avions pas encore trouvé les bons leviers ni le bon moment pour agir, ceux-ci finiraient par émerger grâce à un engagement soutenu envers notre mission et à une volonté de travailler plus fort que l’opposition. Aujourd’hui, cette pression commence à produire des résultats. Les vents tournent et nous avançons dans la bonne direction, mais notre vigilance collective n’a jamais été aussi importante.
Nous ne sommes pas arrivés ici par chance ou par hasard — même si les deux ont leur place — mais grâce à une détermination constante et à la vision collective de nos conseils d’administration, mise en place il y a des années pour affronter un réseau complexe de non-conformité.
L’anatomie de la menace
Nos deux conseils ont rapidement compris que nous ne combattions pas simplement une approche d’affaires alternative. Les entreprises responsables, conformes et professionnelles partout au Canada faisaient face à un ennemi insidieux à plusieurs têtes : des transporteurs dangereux, non conformes et non éthiques.
Driver Inc. est, à la base, un stratagème de mauvaise classification des travailleurs, mais ce n’est que le symptôme visible d’un système illégal beaucoup plus vaste et organisé. La mauvaise classification de la main-d’œuvre soutient l’évasion fiscale par le jeu des sociétés de services personnels (« Personal Service Business ») ainsi que l’embauche de chauffeurs peu ou mal formés.
La bataille devait donc être menée sur plusieurs fronts, impliquant plusieurs ministères et différents niveaux de gouvernement.
Front numéro un : rétablir l’intégrité des données et de la technologie
Cette nouvelle vague d’illégalité ne découle pas uniquement de la mauvaise classification. Notre première grande bataille concernait les données qui régissent nos routes et la sécurité des camions.
Lors du déploiement initial du mandat fédéral sur les dispositifs de consignation électronique (DCE/ELD), l’équipe de la CTA a mené une intense bataille politique pour dépasser la proposition initiale de la Gazette I, qui ne prévoyait aucun système de certification par une tierce partie.
Aujourd’hui, nous comprenons pourquoi cette bataille était essentielle. Bien qu’aucune technologie ne soit parfaite, notre système certifié par des tiers nous offre un recours direct. Il nous permet d’identifier et de contrôler les équipements illégaux beaucoup plus efficacement qu’aux États-Unis.
Si nos conseils avaient permis à Driver Inc. d’opérer dans un système auto-certifié, notre secteur serait aujourd’hui en chute libre. Le cadre canadien nous permet d’intervenir contre ces mauvais acteurs avant qu’ils ne déstabilisent le marché.
Front numéro deux : démanteler les refuges d’assurance
Dès 2019, les flottes liées à Driver Inc. trouvaient refuge au sein de la « Facility Association », l’assureur de dernier recours.
C’était un système opérant dans l’ombre jusqu’à ce que l’OTA intervienne. Notre conseil d’administration a dénoncé la situation et exercé le leadership nécessaire pour confronter un système devenu incontrôlable.
Cette intervention commence maintenant à transformer le paysage. L’assurance Facility fait désormais l’objet d’une surveillance réglementaire accrue et nous avons une longueur d’avance parce que nous avons agi tôt.
Front numéro trois : mettre fin à la culture du « lick and stick »
En 2023, après des années de travail de notre personnel et de nos membres, l’OTA a lancé le programme DriveON, faisant passer l’Ontario vers un modèle d’inspection numérique tout en s’attaquant au problème grandissant du truquage des systèmes antipollution.
Même si DriveON n’a pas encore atteint son plein potentiel, sa présence a créé une véritable panique chez les opérateurs liés à Driver Inc.
L’an dernier, certains opérateurs ont même été surpris à se faire passer pour des employés du ministère des Transports afin d’obtenir frauduleusement des autocollants d’inspection.
Plus choquant encore : environ 80 % des flottes de camionnage en Ontario n’ont jamais fait l’objet d’une inspection de sécurité ou d’un audit sur place par le ministère des Transports.
Ces « flottes fantômes » ont été autorisées à opérer pratiquement sans surveillance, en s’appuyant sur des cotes de sécurité « satisfaisantes non auditées » que notre équipe tente maintenant d’abolir.
Front numéro quatre : la fiscalité et le travail
À partir de 2018, l’OTA a poussé la Commission de la sécurité professionnelle et de l’assurance contre les accidents du travail (WSIB) à s’attaquer au problème de la mauvaise classification, tout en sensibilisant l’ARC et EDSC à l’ampleur du problème.
Cet effort a mené à une entente historique de partage de données entre l’ARC et EDSC visant spécifiquement la mauvaise classification dans le camionnage.
Cette collaboration a culminé avec les annonces du budget 2025, qui prévoient le retour obligatoire des formulaires T4A ainsi que des blitz d’application agressifs afin de protéger les chauffeurs vulnérables contre l’exploitation.
Une bataille qui évolue : les nouveaux fronts pour 2026
Alors que les forces soutenant les activités illégales s’adaptent à la pression exercée par l’industrie, nos tactiques doivent elles aussi évoluer.
Parmi les priorités identifiées :
Nettoyer les chaînes d’approvisionnement gouvernementales;
Assurer une présence multi-agences 24/7 aux balances routières;
Éliminer le stationnement illégal de camions;
Créer des unités spécialisées en assurance et immigration;
Renforcer les normes de formation et de permis;
Mettre fin aux cotes de sécurité « satisfaisantes non auditées »;
Moderniser la sécurité aux frontières;
Combattre les abus liés à l’immigration.
Le point tournant de 2026
En avril 2026, le Conseil des ministres responsables du Travail et du Transport a officiellement demandé un plan d’action national unifié pour mettre fin à Driver Inc.
Par ailleurs, le comité fédéral TRAN sur le transport et les infrastructures devrait bientôt publier un rapport contenant des preuves accablantes permettant de faire avancer le dossier.
Le budget fédéral 2025 accorde également la priorité à l’application des règles liées à la mauvaise classification dans le camionnage, renforçant la collaboration entre l’ARC et EDSC.
Toutefois, Stephen Laskowski prévient que les promoteurs de Driver Inc. demeurent politiquement habiles et tentent maintenant de se présenter comme des « entrepreneurs de l’économie gig » victimes des grandes entreprises.
Les enjeux du combat
Selon Laskowski, les opérateurs qui contournent les règles nuisent à la concurrence loyale, fragilisent l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement et créent de véritables risques pour la sécurité routière au Canada.
L’industrie légitime réclame maintenant des actions décisives de la part des gouvernements afin de protéger les transporteurs conformes, les chauffeurs professionnels et l’ensemble de l’économie canadienne.



